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Réflexions sur Paris VII : Hervé Joubert-Laurencin

Extraits de mon ouvrage épistolaire : L'Incompris

 

 

 

L’INCOMPRIS

 

Correspondance à Hervé Joubert-Laurencin

 

Brahim MEGHERBI

 

2019

 

LETTRE D’INTENTION

(Ce courrier qui introduit le livre est le texte que j’ai envoyé à Hervé Joubert-Laurencin pour lui faire part de la rédaction de cet ouvrage.

Il est daté du 11 février 2019).

Monsieur,

Je vous écris afin de vous annoncer que j’écrivais un livre sur vous.

En effet, vous présentez un cas particulièrement intéressant de paranoïa, vous qui m’avez toujours déconsidéré ou au contraire tenu pour un cas social ou psychiatrique. Vous vous piquez d’être psychanalyste bien que vous ne le soyez pas et vous transférez sur un bouc émissaire vos fantasmes. 

Je crois, et avec raison,  en l’inanité de la méthode psychanalytique. Elle ne permet pas le dialogue, chose que vous m’avez toujours refusée, me subordonnant à des bécasses qui n’avaient ni le moindre sens esthétique, ni la moindre once de jugement analytique.

La communication, la contradiction, voilà qui est à même de dénouer les nœuds. Ce livre est composé de lettres qui vous ont été adressées et de gloses, qui les complètent ou les précisent. Elles sont précédées d’une introduction.

Vous vous demanderez sans doute si je suis fou, si je vous en veux. Je vous avouerai que votre personne m’indiffère peu, que j’ai appris avec le temps à ne penser qu’en fonction de mon être et que je perdrai beaucoup plus de temps à vous mettre à mort -  même si à mes yeux, c’est la punition symbolique que vous mériteriez - qu’à observer la lente dégénérescence de la sénilité qui vous menace. Je suis d’une rancune tenace.

Vous trouvez mes propos extrêmes ?

Voyez-vous, seule la crainte du châtiment empêche l’homme d’occire son voisin, autrement ce serait là chose fort commune et que je commettrai aisément par pure curiosité plus que par plaisir sadique car enfin, le crime est, avec l’homosexualité, l’un des rares moyens de contrevenir à l’ordre naturel.

Or, de même que l’homosexualité a été dépénalisée, il se trouvera un jour où le crime le sera de même. Ce sera à mettre au rang des progrès de l’esprit humain car quelle raison peut justifier qu’un être supérieur endure la médiocrité de la misérable engeance de notre siècle? Vous m’objecterez la question des Droits de l’homme.

Je répondrais qu’il ne s’agit que d’une variable qui doit être ajustée selon le temps et l’époque. D’ailleurs, la peine de mort est toujours pratiquée dans des Etats comme les Etats-Unis ou la Chine, pays qui font partie des plus grandes puissances.

Aussi, je crois qu’il faut en finir avec les bons sentiments et considérer l’homme pour ce qu’il est réellement : un être nuisible.

Mais enfin, puisqu’il faut s’exprimer avec clarté, les choses se concevant bien s’énonçant avec facilité, je ne vous aime, ni ne vous hais : vous m’êtes indifférent et je sais que je n’ai rien à attendre de vous, si ce n’est votre mauvaise foi.

Durant nos entretiens, je vous ai fait deux demandes : celle de m’indiquer un éditeur et celle de me fournir une lettre de recommandation. Vous les avez toutes deux refusées.   

  Je me suis abusé en croyant que vous étiez au-dessus de la masse informe, vos fins de non-recevoir m’ont conforté que vous ne valiez guère mieux.

Ce livre est l’histoire d’une désillusion.

 

INTRODUCTION

Au sujet d’Hervé Joubert-Laurencin

Every one kills the one he loves

Hervé Joubert-Laurencin fut le responsable des Ateliers Cinéma de licence et mon directeur de mémoire durant mon année de maîtrise à Paris VII. C’était d’avantage un stratège qu’un professeur. Comme universitaire, il vampirisait les individus : taciturne et discret, il se nourrissait de leur savoir puis le recrachait, semblable à une vipère, comme s’il s’était agi du sien.

Physiquement, il n'était pas très beau même si je dois le reconnaitre il possédait une stature imposante et avait une façon singulière de regarder. Son intellect ne saurait être décrit comme surprenant mais il avait un esprit d'analyse, c'est certain. Parisien, il n accordait d'importance qu'aux gens qui pouvaient lui apporter, sinon, il maniait l'hypocrisie et le manque de sincérité avec une arrogance et une félonie sans pareilles. Sans doute croyait-il que je le jalousais, il me prenait même pour un voleur.

Nous ne nous sommes jamais compris. Il lui manquait et la fibre pédagogique et la psychologie qui nous auraient permis de nous entendre, au sens littéral du mot.

Pourtant, je dois reconnaitre qu’il fit en sorte que je me dépasse en me soutenant durant une période difficile de mon existence, état dont il fut en partie responsable comme nous le verrons au cours de cet ouvrage.

Hervé ne manifestait de l’attrait que pour ce qui brille et ne se remettait guère en question. Il éprouvait un besoin maladif de s’entourer d’une cour de thuriféraires et de flagorneurs, qui n’éprouvaient, en réalité, pour lui, que du mépris.

Mais ainsi sont faits les Hommes, seules l’admiration et la chair les subjuguent, et à ce petit jeu, les femmes sont reines. Elles savent flatter l’ego masculin et en retirer ce qui les arrange.

Quant à moi, j’estimais, j’adorais peut-être un peu trop Hervé et avec le temps, je compris qu’il n’existe aucune idole qui ne mérite d’être détruite.

La lecture de Nietzsche me fut à ce sujet bien plus profitable, que celle d’Etrangers à nous-mêmes, que m’avait conseillé mon professeur et qui témoignait de sa méconnaissance de mon identité nationale, id est française et européenne. Il n’appartient à aucun parti politique, à aucune faction, à aucun homme de fixer la nationalité, ce rôle est dévolu à la loi. Cela, Hervé et bon nombre de nos compatriotes semblent l’ignorer.

Pour ma part, je considérais Hervé comme une figure paternelle et ce bien qu’il fut aussi autoritaire intellectuellement que pouvait l’être mon Père, qui n’acceptait aucune contradiction.

Je répétais un schéma où je me trouvais en position de soumission & ne parvenais à m’en affranchir. Il est certain que j’ai souffert de cette relation presqu’amoureuse, comparable à celle qu’éprouva Camille Claudel envers Rodin. Mais j’eus, contrairement à la jeune femme, la capacité et le temps nécessaire pour sublimer ma douleur en œuvre artistique et c’est précisément la matière qui forma cet ouvrage.

Hervé ne mesura jamais la cruauté des maux qu’il m’infligea. Je souhaitais dans mon for intérieur qu’il me mena vers le boulevard Saint-Germain : il me précipita dans l’abîme en me poussant au burn-out. Afin de lui convenir, je travaillais trop quand il multipliait les rejets, les injonctions contradictoires et les critiques faciles. Il me méprisait, il détruisit le peu d’ego que je pouvais avoir afin que je lui fus entièrement soumis.

Comme individu, il manquait d’empathie, semblable en cela au mage anglais Aleister Crowley, qui, pour éviter que la personnalité de ses dévots ne se développât, leur interdisait l’emploi du pronom« je » qui lui était réservé.

Lorsque j’eus sombré dans la dépression, Hervé me conseilla, humour de sa part ? je ne saurais le dire, de l’aspirine - remède dérisoire s’il en est, je n’avais pas fait d’AVC. Puis, il m’encouragea à peindre, pensant que le travail artistique m’apporterait l’apaisement et me permettrait de rester actif dans ce monde de la norme sociale, qui condamne tout être d’exception à la marginalité et justifie les bassesses les plus flagrantes.

Pourtant, je n’avais besoin alors que de repos. En proie au désarroi, je suivis ses conseils et fis ce qui m’était demandé dans un dénuement extrême. Ce que je produisis alors était certes imparfait, si l’on prend le mot art dans son sens premier de « technique ». Pourtant, il présentait un intérêt esthétique et était sous-tendu par  des préoccupations d’ordre intellectuel, ce qui le distinguait de ce qui se nomme « art des fous ».

Je n’étais pas un aliéné, contrairement à ce que pensait Hervé, ni un psychotique errant dans son ignorance de la loi du père. Je souffrais d’une dépression nerveuse.

Art du malaise existentiel, ce que je créais le fut probablement, mais les déments n’ont pas la capacité que j’eus de travailler par série et de comprendre l’origine de mes maux. Il ne faisait aucun doute que je traduisais de façon symbolique mes tendances autodestructrices. Je reconnais mon état névrotique mais je n’étais pas fou car ni ma raison, ni mon entendement, ni mon intellect ne m’avaient quitté.

Mon mal-être était patent, j’en conviens, mais je possédais ce recul analytique qui me permettait de placer mon trouble sous le signe de Saturne, ce soleil noir qui pousse l’individu à des tendances mortifères. Hervé regarda mes productions d’un œil amusé et, pour le moins dédaigneux.

L’art, tel qu’il le concevait, devait se référer aux maîtres du Quattrocento. Je n’avais à cet égard ni d’intérêt particulier, ni envie d’en être un émule, ni prétention de les égaler.

Ce que je créais venait des tréfonds de mon âme, accablée, attristée, réduite à l’affliction par la perte de son objet d’amour, un objet, dis-je, que je n’aurais du désirer car il ne m’avait jamais correspondu. Cet objet perdu, c’était ma Mère qui toujours m’avait délaissé et qui ne m’avait témoigné d’affection.

Hervé observa cette dérive, il en pressentit le fatal aboutissement mais ses conseils ne me furent d’aucune aide. J’étais, et trop jeune, et amoureux d’une jeune femme se réduisant a un être de vide sur laquelle j’avais projeté mon amour pour ma mère.

Hervé, quant à lui, me voyait comme un cas social ou psychiatrique, en tout état de cause, il me déconsidérait.  Il n’appréciait en moi, je le pense, que le « jeune de banlieue », qui faisait écho à son fantasme caché, peut-être inconscient, pour la racaille : être dominé sexuellement. Son statut de bourgeois installé lui permettait, croyait-il, de se livrer à ce genre de perversions où l’autre se réduit à sa fonction phallique insertive. Ce qu’il voulait plus que tout et je ne parvins à le comprendre, c’était un godemiché de couleur sur pattes. La pornographie gay joue sur ses représentations de « Beurs » de cité virils dominant sans ménagement leur partenaire socialement plus élevé. Hervé me percevait par le prisme de ces images et ressentait envers moi une fascination, mêlée d’une intense répulsion. Le Parisien qu’il était ne m’accordait aucun droit à l’identité. C’est à peine si j’existais pour lui.

Il y a, cela va sans dire, dans mon analyse, une subjectivité que je reconnais aisément. Il se peut que ma façon d’envisager mon retour sur le passé soit vaine. Devrais-je parler encore d’un homme que j’ai aimé et qui m’a abandonné, plus de dix ans plus tard ?

 Il ne s’agit pourtant pas là d’une fixation. Je n’éprouve désormais à son égard ni sentiment d’amour, ni haine mais une profonde indifférence. Je l’ai chéri, j’ai éprouvé du dégoût puis de la colère, venue d’un amour déçu mais j’ai désormais le recul nécessaire pour parler de lui avec la sincérité de celui qui fait une confession.

Impudique ?

J’ignore la signification de ce mot : exposer ce que l’on entrevoit de la nature humaine ne saurait se teinter d’une connotation morale. L’art, tel que je le conçois, n’a pas à s’embarrasser d’éthique et il est fort probable que moi, celui que le lecteur considèrerait comme « fou », car je m’expose ainsi à nu dans cet ouvrage, je sois dans un autre temps désigné comme doté d’une finesse d’analyse des sentiments.

Lorsque je réalisais un court-métrage érotique en licence, où j’apparaissais nu, Hervé me réduisit de facto à cette représentation. Considéré comme une chose, réifié, je n’existais dès lors pour lui que comme image porno.

Il s’agirait alors de redéfinir la notion même de porno : la représentation d’un acte sexuel est-elle obscène, et si oui, dans quel contexte spatio-temporel, ou, et c’est ce que nous soutenons, aussi naturelle  que celle d’une étude de nu dans n’importe quel art?

Hervé ignorait tout de des films de Kenneth Anger ou de Pink Narcissus où la représentation de la nudité frontale est avant tout une glorification de la beauté masculine. L’exposition des organes mâles ne saurait se réduire à de la pornographie, ce terme paraissant plus approprié à une production non d’auteur, mais de masse, dans le seul but est de provoquer l’excitation nécessaire à l’acte sexuel.

Il existe en France cette règle de la bienséance que seul le corps féminin nu peut être montré, celui de l’homme serait obscène selon un critère hétérosexuel et phallocratique que les femmes ont elle-même intégré.

Mais pourquoi en tant que « gay » et penseur du gender devrais-je respecter ce critère ? La nature a créé l’homme et la femme nus, jamais elle ne les a recouverts d’un manteau de poils. C’est le christianisme qui a opéré cette diabolisation du corps alors qu’à Rome, le corps nu était célébré. Et je devrais être tributaire d’une morale sectaire que je ne partage pas, qui n’est pas celle de ma religion, de ma pensée, de ma philosophie ? 

Ce serait là le comble des horreurs.

James Bidgood, lorsqu’il réalisa son film, voulait célébrer son amour pour Bobby Kendall : il en fit une icône gay. Il ne put en effectuer le montage et ses rushes lui furent soustraits par sa société de production. Ce vol artistique donna naissance au film tel que nous le connaissons aujourd’hui et le nom de son réalisateur  ne fut pas  mentionné au générique, mais remplacé par Anonymous. Quant au cinéaste, maudit par le sort, il sombra dans la dépression et ne dut sa survie qu’aux aides sociales.

Pour en revenir à Hervé, peu lui importait ce que je ressentais : ma sensibilité artistique fut niée, se trouva vouée à néant, récupérée comme un produit marchand, de la viande destinée à être consommée : mon essence se trouva violée.

Il avait retenu de Pasolini cette phrase tirée de l’abjuration de la Trilogie de la Vie : les créateurs ont été instrumentalisés. Mon travail fut saboté par ses assistantes qui montèrent Hervé contre moi, de sorte que jamais il ne s’adressa à moi.

Hervé, comme tous les gays huppés du Marais, que j’ai pu rencontrer lors de mes nuits pourpres d’ors et de décadence, se moquait fort peu de ce que je puisse réfléchir. Il utilisait et rejetait après usage. Seule comptait pour lui l’autosatisfaction.

Il y a, dans l’homosexualité masculine, une forte composante masturbatoire : le partenaire n’existe que parce qu’il répond à un « plan » et qu’il permet de transférer sur l’autre l’interdit de l’onanisme.

Sitôt que l’homme a déchargé, il ne conçoit pour son compagnon qu’un certain dégoût, le taedium vitae. Il tend ainsi à rejeter sur un autre la culpabilité d’une sexualité qu’il n’assume qu’en surface.

L’homosexuel parisien ne s’intéresse fondamentalement qu’à lui-même et très peu à l’objet de son désir. Cela explique qu’il se cadre généralement assez tard, lorsqu’il commence à douter de son potentiel de séduction.

Hervé n’aimait que sa propre image.

La jouissance sadique (humour noir ?) de la douleur d’autrui était tout ce qui le motivait. D’ailleurs, ne jouait-il pas le jeu des apparences en s’étant marié ?

Certes il pourrait arguer du fait qu’il n’est pas gay, sans doute n’aurait-il pas forcément tort, du moins au sens où nous entendons le terme de « gay ».

Il suggèrerait que cette correspondance n’est que le produit d’un esprit malade, torturé par sa propre homosexualité, mais la psychanalyse nous révèle que la bisexualité est la composante primaire de l’être humain.

Où en était-il par rapport à cela ? La paranoïa que je pus observer à son sujet me permet de penser que les questions sur la sexualité que j’abordais le dérangeaient. Réfrénait-il ses tendances ? Craignait-il de les montrer ? Nourrissait-il à mon égard quelque sentiment, quelque attirance sexuelle ? Il me semble que ce fut en effet le cas.

Chacun est à même de poser ses limites, mais le refoulement pourtant nécessaire, inéluctable, des tendances homo ou hétérosexuelles, sera à la base des affections psychiques. Quant à l’auteur de ce texte, il sait lui-même que sa misogynie est plus forte que sa composante hétérosexuelle.

Hervé pouvait-il seulement concevoir qu’il existât d’autres modèles de relations humaines que celles basées sur l’individualisme ?

N’y avait-il aucune place pour l’amour de son semblable, et j’entends ainsi par amour non l’eros, pulsion toujours insatisfaite, sans cesse en quête d’un objet, mais la compassion ? Et qu’est-ce que ce sentiment, si ce n’est la sympathie, qui en grec signifie « souffrir (pathein) avec (sun) » ?  

Autre incompréhension entre nous : me voyant évoluer vers une certaine androgynie, calculée de ma part, seules mes pulsions sexuelles me dépassaient alors, car j’effectuais sans le maitriser mon coming-out, il me ramena du côté du féminin, tendance qui ne fut jamais la mienne, du moins celle de mon Etre le plus profond.

Hervé croyait, peut-être, que j’avais un problème d’identité sexuelle. Cela me pousse à croire d’avantage en son homosexualité, car j’ai pu constater que le caractère efféminé effrayait le gay occidental : la « folle » ou, pire encore, le transsexuel est considéré comme une aberration.

Dans d’autres régions du monde, en Asie du Sud-Est mais aussi dans le monde arabe, ce caractère ne pose aucun problème, bien au contraire, il est considéré comme normal pour l’homosexuel : le kathoey de Thailande ou le khanith d’Oman jouent d’une certaine ambiguïté sexuelle. 

Si la position sexuelle d’Hervé avait été claire, mon comportement ne l’aurait pas troublé. J’irai même plus loin : la bisexualité des sujets d’origine arabe (même si elle est sujette au tabou) démontre, selon moi, une meilleure acceptation de leurs tendances par les sujets que la prétendue « tolérance sexuelle » de leurs homologues français.

Quelle était ma démarche lorsque j’étais à l’université?

Expliquons-nous un peu.

Inspiré par le Ziggy Stardust de David Bowie, je m’amusais à brouiller les genres mais ma féminité affichée était avant tout symbole de superficialité et de vanité. Je jouais, et avec quel humour, quelle drôlerie, la star inaccessible, névrosée et profondément vénale.

J’avais adopté une dramatis persona, un pur personnage théâtral lié au Paraître. Il constituait l’épitomé de la profonde inanité, de la prétention et du vide intérieur qui était caractéristiques des étudiants, mais aussi et c’est là que le bât blesse, d’Hervé. En fait, mon professeur confondit le personnage de mon court-métrage, prénommé Bassien, ma dramatis persona que je surjouais pour me moquer de lui et ma propre personnalité.

Ce n’est pas tant mon narcissisme puéril que j’exprimais, mais bien le leur. Le sinistre miroir que je tendais ne leur a guère plus.  La cruauté, qui naît de l’idiotie crasse des Parisiens face à un sujet d’origine arabe, devait m’affecter plus que de mesure et il me fallut passer par la période berlinoise pour me reconstruire.

Rainer Detlef Loeffler, à qui j’ai dédié mon premier recueil de poèmes, Flèches, s’occupa de moi après ma déchéance universitaire et il permit au pantin désarticulé que j’étais devenu de reprendre sa place d’être humain.

Parce qu’il était d’origine allemande, Rainer n’était pas conditionné par la modèle de pensée français selon lequel « le Franco-Algérien » est avant tout un rebelle qu’il s’agit de mater.

Hervé possédait, il est vrai, des qualités mais il était embourbé dans des conceptions colonialistes, legs de la guerre d’Algérie sur les esprits français qui considérèrent trop longtemps que « l’Algérie, c’est la France ». Il me rappela de nombreuses fois à l’ordre en insistant sur le fait qu’il était le « Maître ».

Qu’exprimait-il ainsi, alors que je ne le remettais pas en cause ?

Ma foi, je dois reconnaitre en cela un symptôme que j’ai nombre de fois perçu parmi les membres de la Gauche française. Ils prétendent accueillir l’« Autre », ce qui est la position antithétique de la Droite, qui tend à se replier sur l’idée d’une « essentialité française » mais ce n’est que pour mieux le soumettre. Le fait est patent en politique, où les tenants du Socialisme n’ont aucune figure marquante d’origine arabe.

Le cas des personnes d’origine antillaise ou africaine est différent : ils ne questionnent que rarement ce que les « Maîtres » leur inculquent en matière d’endoctrinement, trop heureux de faire partie d’un parti qui accepte leur présence.

La politique joue alors le jeu pervers du diviser pour mieux régner : si l’Antillais trahit l’Africain, alors les questions de fond, relatives à la place de la personne mélanoderme dans la société française ne sont jamais posées.

Les personnes d’origine maghrébine sont, elles, reléguées dans le social ou l’associatif, d’où la profonde incompréhension de la population des quartiers à l’égard d’une Gauche qui ne les représente pas. 

Mon indépendance intellectuelle poussait Hervé dans ses retranchements et il ne comprit jamais que je n’étais pas l’ennemi à abattre. Athée, « gay » et partisan d’une monarchie éclairée, je ne voulais pas lui nuire mais comprendre cet homme, certes érudit, et je l’affirme, mais résolument prisonnier de ses préjugés, quoi qu’il en pensa. 

Je me suis longtemps interrogé sur la nécessité de parler de ces événements.

Je croyais que ce serait faire preuve de cruauté ou de ressentiment envers Hervé. Etait-ce honnête intellectuellement ? Quel serait le mérite de raviver des blessures dont je pensais que l’épreuve du temps les refermerait ?

Pourtant, l’ouvrage s’est imposé à moi comme une évidence.

Dans la nuit du tombeau que j’ai connue, des cris d’enfant, les miens, m’ont poussé à écrire. Mes larmes coulèrent sur le papier, car je n’avais toujours pas terminé le travail du deuil. Je me souvins alors que tout être finit par tuer celui qu’il aime.

Sans la mort symbolique de ce père que représentait pour moi Hervé, je ne pouvais parvenir à la sérénité. C’est ainsi, nous autres, pauvres mortels, nous nous massacrons avec le sourire. La violence sociale que m’imposa, peut-être sans le vouloir, Hervé ne pouvait avoir de corollaire, de conséquence logique que l‘âpreté de mes écrits à son égard.

Ce n’est après tout que lui rendre hommage que de comprendre cet homme qui me causa tant de peine, dussè-je l’égratigner.

Mon ouvrage constitue les Confessions qu’Hervé auraient écrites s’il avait le recul nécessaire sur lui-même. Dans mon livre, j’ai tenté d’analyser les raisons de son incompréhension envers moi. Il ne s’y trouve aucune critique sociale de la bourgeoisie, ce n’est pas là un ouvrage sur la lutte des classes, mais un regard franc porté sur l’esprit petit-bourgeois d’un homme qui considéra que je n’étais qu’un enfant idiot, voire un transgenre ou un vulgaire toxicomane, sans rien reconnaitre du travail que je pouvais fournir, de ces nuits blanches passées en recherches, de ces journées d’écriture où un quignon de pain constituait mon unique repas.

Alors, soit, qu’il me méprise, qu’il me considère comme dément, j’éprouverai toujours pour lui de la pitié en raison de sa finitude. Ses lignes, je le revendique, je ne les ai pas couchées sur le papier pour blesser Hervé, qui comme tous les hommes, est pétri de contradictions, mais pour ouvrir les yeux à mes amis de tout milieu socio-culturel, de toute origine ethnique sur ce que je nomme la profonde incompréhension, qui existe dans la France communautariste des années 2000. Si je pouvais éclairer, ne serait-ce qu’un seul d’entre eux, sur le fait que tout être est différent et ne saurait se réduire à un cliché, alors j’aurais atteint ma cible.

Les philosophes des Lumières ont forgé ma pensée et je considère Sade, épigone de Voltaire, mais plus virulent encore dans sa critique de l’hypocrisie de la religion, comme l’un d’entre eux. Si nous voulons chasser le sommeil de la raison qui engendre les monstres – qu’ils soient ceux de l’absolutisme, du nazisme ou de l’islamisme, plus généralement du politique -, alors la seule arme que chaque homme possède pour se défendre, c’est l’esprit.

Et Sade n’en manqua pas, lui qui fut détenu sous tous les régimes. Le monstre que tous décriaient avec fausseté fut accusé de modérantisme car il refusait l’application de la peine de mort et devait être guillotiné. Il n’échappa à ce supplice que parce que Robespierre perdit la tête avant lui.

En raison de sa position sociale, Hervé ne se remit jamais en question, son savoir universitaire le confortant dans sa position d’Intellectuel : il pouvait juger de moi à sa façon. Or, ce qu’il a oublié, c’est que seul le doute, qui fait prendre conscience du relativisme absolu de toute thèse, est la base de l’esprit.

Toute valeur supposée est bien loin de son application pratique et l’ethnologie nous apprend que ce qui est considéré comme « le bien » par certains peut signifier « le mal » pour d’autres.

Le scepticisme permet de constater les apories et de se défier des hâbleurs qui voudraient persuader tout un chacun qu’ils détiennent la vérité ? Mais quelle vérité ? Existe-t-elle seulement ? Doit-on croire aveuglément ?

Pétris de certitudes, certains s’arrogent l’étiquette de penseurs -  je n’en citerai qu’un seul : Michel Onfray qui a cru qu’en un livre, il pourrait annihiler la pensée de Freud.

Il a oublié, dans sa suffisance, que Freud avait fondé une nouvelle science humaine, la psychanalyse, doctrine imparfaite, peut-être, à l’intérêt thérapeutique incertain mais qui a le mérite de proposer une grille de lecture des différentes strates de l’esprit humain.

Freud fut l’un des premiers penseurs modernes a affirmé que l’homosexualité n’était ni un trouble, ni un crime, dans une société bourgeoise étriquée.

Lacan le trahira, lui qui s’extasiera devant l’Origine du monde, tableau que je ne saurais qualifier autrement que comme vulgaire. Cette œuvre n’a rien à voir avec l’art : c’est une provocation sans raison d’un peintre hétérosexuel, qui voulut épater le bourgeois ; un focus sur un organe sexuel présenté de façon chirurgicale. Rien de contestataire là-dedans, puisqu’un petit-bourgeois offre à voir à ses contemporains la réalité de la prostitution de leur temps mais sans la questionner.

Le terme de porno nous semble même déplacé. Courbet ne crée rien d’excitant, il dégoûte dans son tracé réaliste, qui donne à voir la masse pileuse d’une prostituée. Il n’a rien voulu démontrer, sa démarche est dérisoire, il s’est contenté de reproduire de façon photographique une femme qui écarte les jambes.

Dans quel but ? Non, dans celui donner la vie, mais pour gagner un salaire de misère, que lui verse comme en aumône un peintre qui instrumentalise sa basse condition sociale. Une « putain » anonyme dont le visage n’existe pas, car elle se réduit à sa seule fonction d’être pénétré, d’être floué, fucked-up. Ce n’est pas la Muse des trottoirs et des bars de Toulouse-Lautrec, nous y voyons une miséreuse privée d’idéalisation. Elle n’existe pas pour Courbet, elle ne fera jamais partie de son monde. La danseuse que représenterait le tableau n’est perçue que comme un objet sexuel. Le tableau est à ranger dans la catégorie de l’éprouvant.

Nous croyons en une nécessité de relecture homosexuelle de l’histoire de l’art.

Michel Onfray n’a, quant à lui, retenu de la pensée de Nietzsche que ce qui l’intéressait et qu’il pouvait opposer à son cheval de bataille, l’islam, combat on ne peut plus facile à notre époque, les Musulmans étant attaqués de toute part : le champ de la critique religieuse.

Il ignore que la pensée dont il se réclame préfigure celle de Freud. Comparons le Crépuscule des idoles à Moïse, ou le monothéisme. N’y retrouve-t-on pas la même désillusion face au religieux, le même sentiment de mystification?

Le Gottes Tod n’est que l’amorce d’un mouvement vers la fin de la croyance en des idéaux suprasensibles, le refus de la transcendance divine. Qu’est le surhomme si ce n’est celui qui parvient à la sublimation, concept freudien.

De même, Onfray dit défendre l’athéisme mais il voue Sade aux gémonies, lui qui en a pourtant fourni un système fort élaboré.

Sade - Nietzsche - Freud, trois jalons de l’histoire de la pensée moderne.

Hervé, lui, a oublié que parfois dans les marécages, croit l’une des plus belles fleurs : le lotus. Je suis né en banlieue, je n’en ai pas honte, de parents d’origine algérienne, violents et quasiment illettrés, d’anciens paysans de la région de Biskra. Cette contrée fut abandonnée à son sort par la France, qui jamais n’en scolarisa les « Indigènes ».

Dans cette dernière oasis avant le désert ne demeurent que des incultes et des consanguins immoraux, profondément envieux de tout Immigré. Néanmoins, mû par l’aiguillon du doute, je me suis cultivé comme l’on assure la culture d’une fleur.

Narcisse, je le suis sans doute ; hautain et prétentieux, je fus souvent réduit à cela, ces traits s’expliquent peut-être en raison d’une timidité maladive. Cependant, n’en déplaise aux fats, aux faquins, aux sots qui peuplent le territoire français, à la vile populace gavée de télévision et jalouse de l’ascension sociale d’une personne non-leucoderme, je connais les qualités de mon esprit acéré ainsi que celles de mon âme, éprise d’idéaux et suffisamment noble pour  comprendre la souffrance d’autrui.

Incompris, tel est le titre de ma correspondance avec Hervé Joubert-Laurencin.

J’ose croire qu’un temps futur viendra où l’on saura apprécier la profondeur de ma pensée et où l’homme comprendra ce qu’elle a de bénéfique pour lui. C’est aux bienfaiteurs de l’humanité que je veux ressembler, à ces philosophes « réels » bien que tout aussi différents que furent Nietzsche, Freud ou Sade.