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Nouvelle orientale - 2

Harut et Marut

Pour Sofiène, mon ami du Maroc, les hommes étaient, quel que soit l’aspect, que leur avait donné la nature, les formes multiples, qu’empruntait la poussière d’étoiles. Elle les rendait attrayants, et poussait à nous découvrir l’un, l’autre.  L’homme antique, dans son égarement d’antan, avait peuplé les cieux de ses héros, et donné, aux planètes, le nom de ses dieux : Jupiter, Hermès, ou le Serpent à plumes. L’astro-physique chantait, pour sa part, que nous provenions de galaxies lointaines, de sorte qu’Uranie demeurait la muse des poètes, et la conseillère de la science. De la terrasse de son appartement, Sofiène et moi, nous pûmes observer le ciel, qui surplombait nos têtes, éprises de vers antiques, et d’absolu : le baudrier d’Orion, le navire de Canopus, et Vénus, que l’on prenait pour un astre, ou une redoutable séductrice. Pendant que je m’affaissais, dans les bras musclés de mon étalon marrakchi, il entreprit de me narrer son histoire :

« Le premier pasteur se nommait Habil : il était le fils d’Adam, né de la glèbe, et de Hawwah, la mère des vivants. Habil fut assassiné par son frère Qabil, car Dieu avait préféré l’offrande du pâtre aux prémices du cultivateur. Après ce sacrifice, qui fonda l’histoire humaine, la violence et le vice l’emportèrent, désormais, sur la piété, et la compassion.

Comme les anges Harut et Marut trouvaient que Dieu faisait preuve de trop d’indulgence à l’égard des hommes, le Seigneur des Cieux leur avait dit :

« Vous les jugez avec sévérité, et vous vous permettez de graves accusations à leur égard.  Confrontés aux mêmes pulsions, vous ne sauriez vous contrôlez, d’avantage, et restreindre vos passions. Je vous propose de vous mêler à eux. Vous tenterez de vous montrer plus vertueux, plus raisonnables, puisque vous prétendez pouvoir l’être. Mais, je vous interdis de vous livrer au meurtre, et à la luxure, à l’ivresse, et à l’adoration des idoles, car ces excès nuisent à l’harmonie de toute société humaine. Pour le reste, faites, comme bon vous semble. Jouissez des plaisirs, afin que votre séjour sur terre vous soit aussi agréable que votre résidence céleste. » 

Les deux anges prirent leur envol pour Babylone, et ils y menèrent une vie irréprochable, jusqu’à ce qu’ils rencontrent Zohra, la séductrice, aux profonds yeux noirs. Ils la trouvèrent si ravissante, qu’ils voulurent faire l’amour avec la jeune femme. Mais, la belle Chaldéenne s’y opposa :

« C’est contraire, aux dieux que j’adore, à Ishtar, la déesse de l’Etoile du soir et à Sin, le guide des caravaniers. J’ai voué mon corps à leur adoration, et je resterai aussi Vierge, que la dame des Cieux. » 

Par deux fois, les anges vinrent lui rendre visite.

La jeune femme refusa obstinément.

Harut et Marut s’acharnèrent tant et si bien, que Zohra accepta à une condition :

« Buvez, avec moi, du vin de musc, et de la liqueur de palme, qui comptent, parmi les spécialités de mon pays, et alors, peut-être, que je cèderai … enfin, que je vous cèderai … »

N’y tenant plus, car ils étaient pressés, par un trop violent désir sexuel, Harut et Marut prirent les coupes, que la jeune femme leur tendait, et ils sombrèrent dans l’ivresse. Alors, ils se mirent à jurer, ils se prirent à caresser la jeune femme :

« Grands dieux, Zohra, nous n’avons vu, de notre vie, de corps comparable au tien ! »

La jeune femme, et ses compagnons, passèrent la nuit, tous les trois, mais, au point du jour, un homme les aperçut, en regardant, par la fenêtre.

Les anges se sentirent honteux, et ils prirent peur. Que penserait d’eux Allah, s’il l’apprenait ?

Aussi, Harut et Marut décidèrent-ils de frapper le témoin gênant, à coup de bâtons, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ils ne se rendirent compte de leurs actes, qu’une fois dégrisés, sous le regard ironique de Zohra. Comprenant qu’elle s’était jouée d’eux et qu’ils avaient trangressé tous les commandements divins, les deux anges décidèrent de quitter Zohra, après lui avoir appris le nom ineffable de l’Absolu, dont les hommes ne connaissent que les quatre-vingt dix neuf titres : al Karim (le Noble), al Hakim (le Sage), al Rahman (le Maternel) … 

Sitôt que Zohra eût prononcé le dernier nom de Dieu, elle se trouva transportée aux cieux, à sa grande surprise. Mais, elle avait oublié comment redescendre sur terre, et Dieu décida de punir cette femme fatale, en la métamorphosant en Vénus, la planète, qui inspire aux hommes, leurs passions, et les folies, qu’elles entraînent. 

Les anges infidèles, Harut et Marut, ne furent pas pardonnés, car ils avaient assassiné un homme, péché, plus grave, aux yeux de Dieu, que la luxure, l’intempérance, ou l’idolâtrie. Et les anges, qui avaient proclamé qu’ils seraient plus vertueux que les hommes se trouvèrent relégués, plus bas que terre. Ils furent enchaînés, des chevilles aux genoux, au fond d’un puits sans fond, celui de l’abîme. Les sorciers, qui ne reculent, devant rien, car ils sont prêts à pactiser même avec le Diable, vinrent consulter les anges déchus, pour qu’ils leur révèlent les mystères de la goétie. Mais, Harut et Marut n’acceptèrent de divulguer leurs secrets, qu’après l’avertissement suivant :

 « Nous ne sommes que la tentation, aussi, ne soyez ni crédules, ni mécréants. Méfiez vous des idoles, car tout ce qui brille n’est pas d’or. Les idoles sont froides, et vaines. Elles sont vouées à s’écrouler, comme une ville, tombe en ruines. »

Brahim Megherbi - 2015 - Tous droits réservés