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Nouvelle orientale

Qadesh

« La reine des Cieux avait porté des noms différents, selon les contrées où elle avait été vénérée. Nahid, Mylitta, Beltis…

Qu’importe les caractères, qu’elle empruntait, tous recouvraient le principe de fécondité, dont l’homme se prétendait issu, et Qadesh régnait, en maîtress sublime, aux cieux adamantins du paganisme  Pour elle, on s’était pressé à Paphos, où son temple dessinait un rectangle de dix-huit mètres, de longueur, sur neuf mètres, de largeur. Ses fidèles devait, pour y accéder, franchir une allée de colonnes, aux formes diverses, dont certaines étaient de marbre, d’autres, des tamaris ou des acacias, des pieux sacrés, ou asherim.

Au milieu du saint des saints, se dressait un cône, haut d’un mètre, érigé sur un piédestal, symbole de l'organe générateur. Autour de lui étaient rangées les statues de différentes femmes, dans les poses appropriées, au culte du temple. Sous des berceaux de myrthe, et de laurier, sous des tentes, enguirlandées de fleurs, se tenaient les hiérodules, les prêtresses de Qadesh, de jeunes et belles esclaves, grecques ou syriennes. Elles étaient couvertes, de bijoux, vêtues, de riches étoffes, coiffées, d'une mitre, enrichie de pierreries, de laquelle s'échappaient les longues tresses de leurs noires chevelures, entremêlées de guirlandes de fleurs, dans lesquelles se perdait une écharpe écarlate. Sur leurs poitrines, aux seins fermes et arrondis, que protégeait un vêtement de gaze, pendaient des colliers d'or, d'ambre, et de perles, ou de verre chatoyant, et comme insignes de leur office religieux, elles tenaient, à la main, des branches de palmier, ou des cages, contenant des moineaux et des colombes, oiseaux consacrés au culte de Vénus. Ainsi parées, elles attendaient souriantes, prêtes à célébrer le doux sacrifice en l'honneur de la déesse avec ceux qui les en priaient.

Les rites de Qadesh unissaient les deux sexes, supprimant toute distinction de classe sociale. Dans des réunions privées, les mystes, gorgés de viandes et de spiritueux, adoraient la divinité, sous la forme de la grande prêtresse. Elle était étendue nue, sur une sorte de table d’offrande, et un initié consommait le sacrifice, par l'acte charnel. La cérémonie se terminait par l'accouplement général, où chaque couple représentait le ba’al et la ba’alat, le « maître » et « la maîtresse » du sol, et devenaient semblables à eux. Absorbé dans la pensée de la divinité, et sans rechercher la satisfaction des sens, le fidèle accomplissait ses actes, en hommage à l’acte de génération. Lorsqu'une femme avait rempli le rôle de victime, elle exprimait sa gratitude, par des présents déposés sur l'autel, des fascini, en nombre, égal à celui des officiants du sacrifice.  Quelquefois, ce nombre était très important, et prouvait que la victime n'avait pas été négligée. C’était pour célébrer le culte orgiastique de Qadesh, que l’on s’était rué à Arbèles, où l’œil souligné de khôl, et la tiare étincelante de grenats, corindons & lapis-lazuli, ses pontifes pédérastes rivalisaient de faste avec les idoles qu’ils servaient. Qadesh était la déité de l’aurore, montée sur un lion rugissant. Elle devenait la vespérale courtisane, aux mille voiles, quand les oiseaux trouvaient refuge en son sein. Elle avait les formes massives, les flancs larges, et robustes, la poitrine rebondie, les hanches, et le bassin largement développés.

Ses sanctuaires, cependant, on les avait délaissés. Ses statues d’albâtre et de porphyre, on les avait abattues. Ses aérolithes, nul ne viendrait les oindre d’huile et de lait, et les jeunes filles du temple d’Aphaka ne pinceraient plus les cordes de leur luth pour soutenir leur chant fébrile.

Qadesh crut que la terre des aromates lui conserverait l’adoration qu’elle lui portait. On la chassa, sans se rappeler les patriarches, qui avaient courbé la tête, devant elle. Elle dut fuir devant le triomphe du Maître des mondes, abandonner la myrrhe et l’oliban, qui embaumaient ses autels, en ruine, rongés par la vermine. Seule, échevelée, épouvantée, par la débâcle de la Gentilité, Qadesh gagna le désert, la demeure des parias, le labyrinthe scélérat, où les scorpions chantent les louanges d’un soleil cuisant, et d’un vent étouffant. Elle erra, sans fidèles. Elle jeûna, elle, à qui l’on avait offert, en sacrifice, des génisses, parées de couronnes florales, d’onguents, et de maints artifices. Elle parvint à l’Occident du monde, hanta les grottes, se prenant à effrayer les voyageurs assoiffés.

Qadesh avait pris peur, devant la religion nouvelle. Pour que son ennemi ne la reconnût pas, elle prit le nom de l’épouse de son messager, et comme elle ne se résignait à sa dignité déchue, elle conserva le titre de Sainte, que le montagnard ne conserva, sans l’altérer, et Qadesh devint Aishah Qandishah. La voyant en haillons, la mine défaite, il reconnut en elle, l’aïeule versée dans les arts infernaux, et lui apporta des présents pour échapper à son courroux. Ses traditions lui avaient enseigné le respect dévolu aux anciens.

Qadesh mena une existence solitaire, terrorisant ceux, qui s’aventuraient sur son territoire, instituant des rites insolites, des cérémonies dérangeantes, où la vertu malmenée cédait aux fougueux débordements. Elle voulut amener le barbare, homme rustre, qui ignorait l’idée de raffinement, sur la voie de la transgression. Elle passa, à ses yeux, pour une créature impie. Elle tenta d’instiller de la volupté dans ses crimes, de la violence dans ses ébats. Elle ne lui inspira que de l’effroi

La modernité ne changea pas la destinée de Qadesh, et elle traversa les siècles, haïe en secret par le peuple, chez lequel elle s’était installée. C’est la peur au ventre, qu’on l’évoquait, c’est la terreur, qu’elle suscitait. Elle encourageait les frissons, tirait plaisir, des cris d’horreur poussés sur son passage Parler d’elle semait la panique dans les facultés, et l’on disait ses baisers semblables, à la morsure de son compagnon, le serpent retors Celle, qui patronnait, autrefois, l’amour, servait de caution aux obscénités que la nuit pare de ses charmes. Comme elle souffrait, elle prit les traits de la croquemitaine, dont on menace les enfants agités. On la para du masque de l’impure pécheresse, qui torture les amants infidèles. On remit son existence en doute. Après tout, peut-être n’était-elle qu’un mythe.

Qadesh vieillit. On se moqua de la démone, on relégua sa croyance au rang de superstition. Elle perdit de ses forces, percluse de rhumatismes. Elle mendia près des jardins, où s’ébat l’ingrate jeunesse acnéique. On rejeta l’a‘zoujah, de mauvais augure. Elle dépérit, de jour en jour, et crut que l’immortalité la quitterait, que dans ses veines coulerait le sang. Elle pensa implorer le pardon du Créateur.

Qadesh se souvint d’un temps, où il l’avait tirée du néant, qu’alors, on nommait Tehom. De lumière, il l’avait revêtue, et lui avait offert, cet astre splendide, pour qu’elle mène paître ses troupeaux d’étoiles. On l’avait poussé à la révolte. Elle pensait qu’elle était son égale. C’était de lui qu’elle tirait ses honneurs. Comme les autres, Qadesh avait chuté. Mais, elle regrettait, désormais, sa demeure céleste, et comprenait la vanité de sa démarche. Rien ne la sauverait, elle, qui, en, avait, tant, poussés, sur les chemins de la perdition. De sa puissance, elle avait abusé, et elle avait oublié, qu’en passant pour une déesse aux yeux des mortels, elle remettait ses forces entre leurs mains. Dès lors que son nom leur était inconnu, elle retournerait au Vide, dont elle était issue, ange dépourvu de ses forces.

 Destinée à ne point disparaître, sans laisser de traces, Qadesh gagna la côte, se dépouillant à chacune de ses haltes de l’un de ses attributs, les signes de son essence mystérieuse. Elle pensait qu’en retirant son dernier bijou, la pierre verdâtre, qui étincelait, à son front, elle tomberait en poussière.

C’est alors qu’un miracle se produisit : la lumière divine l’irradia, formant une mandorle, autour d’elle. Qadesh se sentit porter vers l’Empyrée, et elle remarqua deux ailes de colombes, qui surplombaient ses épaules. Elle prit son envol, et reconnut, lors de son voyage ascensionnel, ceux qui, jadis, étaient tombés, sur terre, pour en être les dieux. Elle salua Tammuz, l’amant de sa jeunesse, qu’elle avait voué aux Enfers, reconnut Jupin, dont elle protégeait les infidélités. Horos, qu’elle avait épousé, près des rives du Nil, l’accompagna, tel un épervier agile, resplendissant de ses plumes dorées, vers le seigneur absolu, et les Cieux retentirent d’hymnes, célébrant la dame de la Concorde, et des sons d’une musique éthérée. »

Brahim MEGHERBI - décembre 2015 - Tous droits réservés