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Aux Tuileries

Aux Tuileries

 

C’était au mois d’avril. Je me sentais seul et j’avais envie de parler à quelqu’un. Cela faisait des semaines que je n’y étais pas retourné, mais une force indicible m’y poussait. Lorsque le métro s’arrêta à la station Tuileries, je ressentis une peur mêlée à une étrange fascination.

Il faisait noir, mais je pouvais observer des silhouettes masculines qui descendaient dans les souterrains. Il s’agissait d’une sorte de ballet obscène, mais comparé à ce qui se passait dans les bosquets, ce n’était rien. Je m’étais déjà avancé vers l’un d’eux et j’avais été dégoûté, et pourtant irrésistiblement attiré par ce genre de lieu. Il s’en dégageait une odeur de sueur et d’urine, et les échanges furtifs profitaient de l’ombre nocturne pour se révéler.

Mais je n’étais pas venu pour une partie de débauche.

Je le remarquais, près d’une sortie de métro. Il était vêtu à la dernière mode, pourtant, tout en lui respirait le stupre. Il paraissait assez efféminé et portait une chemise lilas avec un pantalon noir qui le moulait harmonieusement.

Je m’approchais délicatement de lui, pour ne pas le faire fuir et je lui demandais son prénom. Il me répondit qu’il s’appelait Sébastien. Ce n’était pas le moment de l’interroger, dit-il, il était là pour le fric, et rien d’autre. J’ai toujours été surpris par la façon qu’ont les prostitués à se résoudre à leur simple valeur marchande. En homme cultivé et admirateur de Pasolini, je voyais la prostitution comme un viol des corps, une souillure, rendue possible par l’existence d’une demande.

Il aimait la musique, à ses dires, mais ses connaissances musicales se résumaient à quelques standards de variété. Lorsqu’on lui demandait quelles étaient ses relations avec sa famille, il préférait rester évasif, préférant garder le mystère sur ses origines. J’eus beau lui répéter que je voulais en savoir plus sur lui et que je le payerai quand même, il insista pour que nous ayons des rapports sexuels.

Il m’inspirait de la pitié mais je savais que tout nous séparait. J’étais bien trop attaché à mon rôle social et lui n’entrevoyait la vie qu’au travers de la prostitution. Nous étions deux solitaires, en quête de quelque chose : lui voulait de l’argent, moi, je recherchais un amour impossible, qui me ressembla. Aussi vaniteux l’un que l’autre, nous ne savions comment nous apprivoiser, ou peut-être qu’au fond, nous ne le voulions pas, préférant rester l’un pour l’autre une bête fauve.