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Au sujet de Salo

Pourquoi je n’aime pas Salo ?

Brahim Megherbi

21 avril 2016

Paradoxe :

Consacrer un ouvrage à Salo sur le plan psychanalytique et pourtant ne pas aimer le film. C’est que l’expérience qu’il procure, pour intéressante qu’elle soit, ne le dédouane pas d’avoir faire choir Sade au milieu du fascisme.

L’une des raisons pour laquelle je n’apprécie pas Salo de Pasolini est le fait que le cinéaste a créé un espace-temps qui accole à l’univers sadien, celui du fantasme et du désir celui du système concentrationnaire nazi-fasciste, pour reprendre le terme qu’il utilise.

Si le visionnage du film correspond à une expérience des limites – il serait alors peut-être un « objet sadien » comme le pensait Roland Barthes, il n’en reste pas moins vrai qu’il assimile une triste réalité sordide à un texte qui se suffit à lui-même dans la description des perversions. Car c’est en cela que Sade dépasse son style jugé rébarbatif par Pasolini : il fait le catalogue de tout ce qui peut se faire en matière de sexualité et de cruauté.

Là où Sade passe un pacte avec son lecteur en lui présentant le libertin comme modèle, celui qui s’est affranchi de toute notion du bien – et par voie de conséquence – du mal, Pasolini détourne l’anti-héros débauché et scélérat pour nous décrire des roués blasés et dégoutés de la nature humaine dont ils se plaisent à varier les formes par différentes sortes de jeux sadiques qui culminent jusqu’à l’extermination.

Or Sade est quant à lui du côté de la nature, mais il la suppose mauvaise (c’est donc un anti-rousseauiste). C’est en elle que germent les prémisses du crime et du vice et il suffit, nous dit Sade, de l’observer pour voir à quel point elle est peu clémente. Loin de lui l’idéal du bon sauvage, si l’on observe les hommes qui vivent au plus près de la nature, on ne rencontre que barbarie et férocité.

Par ailleurs, Sade excelle en tant que pornographe, ce qui n’est pas le cas de Pasolini dans Salo, film qui constitue l’abjuration de la Trilogia della vita,  où le sexe était présenté de manière joyeuse. Sade met en scène le désir en organisant des orgies et complète ce  dispositif par des narrations qui ont pour but d’exciter l’imagination du lecteur. Certes Pasolini ne s’éloigne pas de ce cadre, mais les Narratrices ont plus pour but d’enflammer les ébats des Maîtres que le spectateur, qui ne ressort de l’aventure Salo qu’avec un sentiment de dégoût.

Le film de Pasolini n’est pas pornographique, il ne s’adresse pas à la chair, il détruit toute espèce de fantasme, voué à la dégradation. C’est un film théorique, exposant un point de vue acerbe sur l’Italie des années 1970 et sur ce que le cinéaste nomme le nuovo fascismo, nouvelle forme du capitalisme qu’il abhorre, car il pervertit tout, et surtout la jeunesse : la meglio giioventu va soto la terra (la meilleure jeunesse passe sous terre).

Sade, au contraire, se fait pédagogue (c.f La philosophie dans le boudoir). Il cherche à faire reconnaitre sa singularité de libertin et s’en prend à ce que l’Eglise et l’ordre royal considère et nomme la morale. Qu’importe qu’un grand seigneur se permette des incartades, il faut veiller au respect des choses établies. Or, c’est précisément ce que Sade tente de réfuter : il tient à dénoncer l’hypocrisie qui concerne la sexualité. Et les Cent vingt journées de Sodome, écrites à la Bastille,  sont peut-être le texte le plus jusqu’au-boutiste de Sade car elles donnent à voir, bien avant Freud, ce que la psyché peut imaginer en termes de libido. L’ouvrage est du côté du fantasme, car c’est un roman alors que Pasolini actualise via la mode du rétro son film.

Face à la logorrhée de Sade, qui ressemble à un hurlement (il tient à tout dire et ne se résume pas aux pratiques ordinaires, mais tire son livre du côté de la scatophilie et de la zoophilie, pour montrer qu’en matière de sexualité, chaque homme a ses préférences, aussi étranges soient-elles), Pasolini manifeste sa désapprobation vis-à-vis de ce qui se passe à Marzabotto par les grondements que l’on entend en voix off.  Et il n’est pas impossible de penser qu’il condamne sa propre sexualité : la sodomie étant en effet représentée plusieurs fois dans le film et toujours associée aux Maîtres. Nous avons donc face à un esprit fort, entêté qui résiste et revendique son statut de libertin (et il faut alors revenir à l’étymologie du terme : liberatus signifie libre en latin) un Pasolini qui est lui-même dégoûté par ce qu’il observe de l’homosexualité telle qu’il la vit.

Malgré une curieuse association, mêler réalité historique et roman pornographique, Salo reste néanmoins une œuvre qui continue à nous interpelle. Elle nous permet de tester notre seuil de tolérance face à des images d’humiliation, de vexations et de tortures. Salo est un film d’une noirceur dont le spectateur ne ressort pas indemne.