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Héliogabale : question de genre

 

Lorsque j'ai réalisé mon film sur Héliogabale, je me suis intéressé au cas d'un empereur Romain, d'origine syrienne, persécuté à Rome, parce qu'il était perçu, comme un despote oriental, androgyne, sanguinaire et débauché. Or, de la même façon, Moi, qui suis français, d'origine algérienne, j'ai toujours été considéré comme un "Barbare efféminé, un égorgeur de moutons, sans pudeur", ou un "Bougnoule", de la même façon, dont Juvénal disait d'Héliogabale, que c'était un débauché, venu des rives de l'Oronte (Orontes in Tiberim defluxit).

Mon travail dramatique, sur Héliogabale, m'a permis de travailler sur la notion de gender, c'est-à-dire la construction d'une identité sexuelle, qui n'est pas forcément celle du sex, ou sexe biologique. Le gender est l'identité construite par l'environnement social des individus, c'est-à-dire la « virilité » ou la « féminité », que l'on peut considérer, non pas, comme des données « naturelles », mais comme le résultat de mécanismes, extrêmement forts de construction et de reproduction sociale, au travers de l'éducation.

Le gender est lié aux aux comportements, pratiques, rôles attribués, aux personnes, selon leur sexe, à une époque et dans une culture donnée. Selon Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient », sous l'influence de l'éducation patriarcale. Certains, tel Pierre Bourdieu, estiment que cela est également vrai pour les hommes, et c'est à travers toute une éducation, composée de rituels d'intégration de la norme masculine, que se façonne l'identité masculine, et que l'homme assure dans la société une fonction de reproduction de la domination phallocratique.

Cette éducation est non seulement constructive mais aussi punitive : la déviation des rôles de genre (c'est-à-dire, un désaccord entre la présentation de genre d'une personne et la présentation de genre exigé d'une personne de son sexe) n'est pas tolérée et est violemment réprimée par la société. Il y a des cas documentés de personnes, qui ont été brûlées vives, pour avoir refusé ces contraintes. Au moment où la médecine a pris le pas sur la religion, elles ont été stigmatisées, "pathologisées", psychiatrisées de force. Malgré une longue lutte, cette utilisation de la médecine pour construire un système normatif n'est pas terminé. Ce que subissent les personnes transgenres et transsexuelles de la part de la psychiatrie en est un exemple. On peut aussi mentionner l'orientation sexuelle, en fonction du genre, en attribuant l'homophobie à une réaction contre le désaccord des désirs homosexuels avec les règles du genre exigeant que les hommes désirent les femmes et vice-versa. Outre cette éducation au genre, les sciences sociales ont également (dé)montré le caractère appris de ces comportements à travers le vécu particulier de ceux qui changent du genre social (cf. Studies in Ethnomethodology, Agnès de Harold Garfinkel).

En lisant le texte d'Antonin Artaud sur Héliogable, j'ai pu constater que l'Empereur était décrit, comme une sorte d'androgyne, ce qui aux yeux d'Artaud, était un signe de sa monstruosité. Héliogable transgressait, selon Artaud, la norme française de la masculinité, telle qu'elle pouvait être pensée au début du XXe siècle. Ce faisant, et c'est là l'une des graves limites du texte d'Artaud, l'écrivain ne remettait pas Héliogabale, dans le contexte de son époque, c'est-à-dire celui du paganisme, du temps des Sévères, dynastie, d'origine syrienne. 

A Emèse, comme en Phénicie, la définition de la masculinité n'était pas la même que celle qui avait cours à Rome, et ce faisant, au début du XXe siècle. Les Sémites avaient des prêtres, consacrés au service des Dieux, qui se nommaient kelebim, "chiens", au sens de serviteurs, mais qui se nommaient aussi qedeshim, les prêtres saints, c'est-à-dire, "à ne pas toucher", par le profane. Les qedeshim étaient attachés au service de la déesse Astarté, qui se nommait en Syrie, Salammbô, épithète, signifiant "Image de Ba'al", et l'historien latin Lampride confirmait qu'Héliogabale, outre sa fonction de sacerdote du dieu El, célébrait les mystères de la Vénus syrienne, par des gesticulations obscènes.

En fait, Héliogabale participait à des cérémonies nocturnes sur les hauts-lieux consacrés à Astarté, qui incluaient des rituels homosexuels. Les Romains ne condamnaient pas l'homosexualité masculine en soi, mais, en revanche, l'impudicitia, la passivité sexuelle, était pour eux, fortement prohibée et ils ne comprenaient pas que le Princeps, c'est-à-dire le Premier des citoyens, s'y livre. Lampride a de ce fait tiré Héliogable du côté de la débauche morale, ce qu'a relayé Artaud, dans son ouvrage.