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Der Antichrist

Der Antichrist : Fluch auf das Christentum fut publié en 1896.

Le livre se présente comme le premier livre de l'Inversion des valeurs, puisque Nietzsche avait décidé que ce texte serait toute Inversion.

En fait, le titre peut être traduit en français, à la fois par « L'Anti-Christ » (qui se dirait plutôt Anti Christus en allemand) ou par « L'Anti-Chrétien » (der Christ signifie le chrétien en langue allemande) . D'après le contenu du livre, il est probable que l'auteur sous-entende les deux sens.

D'après Ecce Homo, on peut supposer que la figure de l'Antéchrist, auquel Nietzsche se référe est Dionysos, dieu qui symbolise, pour Nietzsche, l'antithèse de l'interprétation chrétienne de l'existence : la contrition et le sentiment de culpabilité.

Le thème majeur de cet ouvrage est l'avenir de l'homme, analysé à la lumière de l'histoire des valeurs occidentales, qui se sont diffusées dans le monde. Selon Nietzsche, ces valeurs compromettent les progrès de l'humanité, car elles sont fondées sur la haine et le fanatisme de la morale chrétienne (et partant de là; européocentriste).

La valeur essentielle de ce système du ressentiment est la pitié qui juge la vie, d'un point de vue pessimiste (Pourquoi souffrir ?) . Nietzsche pose la question de savoir s'il existe une réponse à cette interprétation dépréciatrice de la souffrance de l'existence.

Le concept, par lequel Nietzsche répond à ces questions (die Wille zur Macht), n'est pas évoqué explicitement dans ce texte, et Nietzsche se concentre principalement sur la critique, contre la falsification chrétienne des valeurs. 

Nietzsche analyse la place du christianisme, dans l'histoire de la genèse des valeurs occidentales. Il oppose la falsification opérée par les prêtres sur le message du Christ, aux système de castes des sociétés aristocratiques. Malgré la violence et la barbarie de ces sociétés, elles permettaient de parvenir à une valorisation de la culture, par un processus d'intériorisation dans lequel les anciennes hiérarchies prennent une forme spirituelle.

Les religions révélées, au contraire, en posant l'égalité absolue entre les hommes, interdisent tout désir de distinction, et, partant, abaissent l'homme et empêchent le processus de sublimation des pulsions, condamnées par la morale : elles tendent à maintenir l'homme dans la barbarie. Au lieu de stimuler l'activité de l'homme, au lieu de chercher à accroître son sentiment de puissance qui pourrait trouver à se satisfaire dans l'art et la pensée, les religions révélées, en se fondant sur la pitié, mettent en valeur, un sentiment, qui entretient la misère humaine et rend l'existence, plus malheureuse que ce qu'elle pourrait être.

C'est pourquoi Nietzsche condamne avec virulence la pitié des faibles et les valeurs fondées sur elle, parce qu'il estime que la pitié est un instrument de combat, contre l'affirmation de la vie, le bonheur terrestre, et la joie d'être soi : de ce fait, la pitié est une négation de la vie.

La partie la plus longue du livre est consacrée à une description du type du Christ, c'est-à-dire à une généalogie des pulsions permettant de comprendre l'origine des valeurs qu'il a prêchées. Nietzsche présente un Christ, dont toute la vie intérieure consistait en la "béatitude dans la paix, dans la gentillesse, dans l'incapacité à l'hostilité."

Nietzsche critique les institutions organisées du christianisme, en particulier le rôle de l'Eglise et des prêtres. L'évangélisme de ce Christ est mené par la Bonne Nouvelle selon laquelle le royaume de Dieu est en nous : "Quelles sont les bonnes nouvelles? La vraie vie, la vie éternelle est trouvée - elle n'est pas promise, elle est là, elle est en vous : comme la vie vécue dans l'amour... "

Nietzsche ne s'oppose pas à Jésus, dont il dit qu'il est le « seul vrai Chrétien ». Pour Nietzsche, l'institution éponyme, chrétienne, est à la fois ironique et hypocrite. Cependant, ce ne sont pas les Juifs, mais bien les Chrétiens, qui ont tué Jésus et son idée, en le dévoyant. 

En ce sens, l'attaque anti-chrétienne de Nietzsche est une attaque contre les chrétiens antisémites de son temps :

"Et le temps fut compté depuis le funeste jour du début de ce désastre, depuis le premier jour du christianisme ! Pourquoi pas plutôt depuis son dernier jour — depuis aujourd'hui ? — Réévalution de toutes les valeurs ! »

La référence à l'Antéchrist n'est pas directement adressée à l'Antéchrist biblique. C'est une attaque contre la morale d'esclaves et l'apathie du christianisme. La thèse majeure de Nietzsche est que le christianisme tel qu'il l'a vu en occident est un poison pour la culture et une perversion des mots et des pratiques de Jésus (lequel est décrit comme un mystique sincère, contrairement aux prêtres, qui ont récupéré sa figure).

Cette perversion a notamment servi à abattre de l'intérieur l'empire Romain, et a déterminé la plus grande partie de l'histoire occidentale, qui repose sur des valeurs nées du ressentiment. À la lumière de cette thèse, le titre controversé exprime en premier lieu l'animosité de Nietzsche, envers le christianisme, en tant qu'institution et non en tant que Haine du Christ.

Dans ce livre, Nietzsche est très critique envers la religion institutionnalisée et la classe des prêtres. La majorité du livre est une attaque systématique, logique et détaillée, des interprétations des mots du Christ, par St Paul  et ceux qui l'ont suivi : "Saint Paul déplaça tout simplement le centre de gravité de toute l'existence, derrière cette existence — dans le «mensonge » de Jésus ressuscité."

Nietzsche, bien que respectueux des méthodes et des pratiques de Jésus, représente l'antithèse des enseignements de Jésus, concernant la passivité. Jésus, par sa passivité même, son « idiotie » morale, était un homme délivré du ressentiment. C'est pourquoi, dans une certaine mesure, le titre Der Antichrist se réfère également à la relation philosophique ambigüe, entre Jésus et Dionysos : alors que Dionysos est affirmateur; face aux déchirement de la réalité, le Christ est seulement passif, mais exempt de toute haine du monde. Mettant en lumière la récupération de la figure de Jésus, Nietzsche analyse à plusieurs reprises la nature du mensonge, dans la perspective de l'affirmation de la vie :

"J'appelle mensonge ne point vouloir voir certaines choses que l'on voit, ne point vouloir voir quelque chose comme on le voit : il importe peu, si oui ou non, le mensonge a eu lieu devant des témoins. Le mensonge le plus fréquent est celui qu'on se fait à soi-même ; mentir aux autres n'est, relativement, qu'une exception. — Mais ne point vouloir voir ce qu'on voit, ne point vouloir voir comme on voit, ceci est condition première pour tous ceux qui sont « parti » dans n'importe quel sens."

Le mensonge est une conviction qui refuse de s'affronter au réel. La religion et la morale sont fondées sur ce refus, et remplacent la causalité naturelle par une causalité spirituelle, i.e. téléologique et théologique qui rend la vie dépendante d'une sphère de valeurs transcendant le monde. Le mensonge est, pour Nietzsche, le fondement de la religion chrétienne, mais il est devenu inconscient, il est devenu un instinct théologique, qui pousse à interpréter l'existence d'après des causes, des effets et des êtres imaginaires :

"Dans le christianisme, ni la morale, ni la religion ne touche à un point quelconque de la réalité. Rien que des causes imaginaires (« Dieu », « l'âme », « moi », « esprit », « libre arbitre » — ou même l'arbitre qui n'est « pas libre ») ; rien que des effets imaginaires (« le péché », « le salut », « la grâce », « l'expiation », « le pardon des péchés »). Une relation imaginaire entre les êtres (« Dieu », « les Esprits », « l'âme ») ; une imaginaire science naturelle (anthropocentrique ; un manque absolu du concept des causes naturelles); une psychologie imaginaire (rien que des malentendus, des interprétations de sentiments généraux agréables ou désagréables, tel que les états du grand sympathique, à l'aide du langage des signes d'idiosyncrasies religieuses et morales, — (« le repentir », « la voix de la conscience », « la tentation du diable », « la présence de Dieu ») ; une téléologie imaginaire (« le règne de Dieu », « le jugement dernier », « la vie éternelle »)."

Cet instinct de falsification ne s'est pas seulement le fait des prêtres ; l'instinct de théologien est également caractéristique de la plupart des philosophes occidentaux et des idéalistes, ce qui revient à dire que c'est la quasi totalité de la civilisation européenne, qui est mensongère.

L'homme moderne s'est incorporé les bases théologiques de la religion, même quand il rejette, en apparence, le Dieu chrétien. Dans cette perspective, la question de la vérité à toujours été évitée :

"Tant que le prêtre passera encore pour une espèce supérieure, le prêtre, ce négateur, ce calomniateur, cet empoisonneur de la vie par métier, il n'y a pas de réponse à la question : qu'est-ce que la vérité ? La vérité est déjà placée sur la tête si l'avocat avéré du néant et de la négation passe pour être le représentant de la vérité..."

L'égalitarisme, la démocratie, le socialisme, le féminisme , mais également tous les idéologies qui utilisent l'enthousiasme que peut susciter la morale (le nationalisme, l'antisémitisme), sont des idéologies mensongères, issues de cet instinct idéaliste.

Dans cette lutte contre le mensonge religieux qui a dominé l'Occident et le domine encore sous d'autres formes, Nietzsche est amené à formuler des propos polémiques violents, surtout lorsqu'il exprime les valeurs qu'il pense susceptibles de renverser l'ancien ordre mensonger de la morale et de la religion.

Der Antichrist contient ainsi quelques phrases que les opposants à Nietzsche citent pour démontrer la brutalité de sa pensée. Selon Nietzsche, « Les faibles et les ratés doivent périr : c'est le premier principe de notre charité. Et on devrait les aider en cela. » Pour ses opposants, une telle phrase a un sens évident : Nietzsche propose, à la lettre, un programme de destruction des « faibles » et des « ratés ».

Ce serait là le dernier mot de l’Inversion des valeurs, de l'opposition aux valeurs morales issues de la falsification chrétienne du monde. Le devoir de suppression des « faibles et des ratés » n'est pas physique, mais idéologique. La phrase de Nietzsche ne contient en effet a priori aucune indication sur la manière dont les « faibles » et les « ratés » devraient périr.

"Un raté" est un homme dont les valeurs sont issues du ressentiment, de la haine, c’est un homme qui, souffrant de la réalité, de la vie, trouve, à se venger, par des compensations, qui lui permettent d’avilir ce qu’il déteste. Les mots "faible" et "raté" se rapportent  à des valeurs, à des perspectives sur l’existence, en particulier des perspectives fondées sur la pitié :

Qui donc a seul des raisons pour sortir de la réalité par un mensonge ? Celui qu'elle fait souffrir. Mais souffrir, dans ce cas là, signifie être soi-même une réalité manquée... La prépondérance du sentiment de peine sur le sentiment de plaisir est la cause de cette religion, de cette morale fictive : un tel excès donne la formule pour la décadence...

C'est donc l'interprétation de la souffrance comme objection contre la vie que Nietzsche condamne : le raté, l'homme manqué, est d'abord celui qui se juge comme tel, et qui juge l'existence, d'après un système de valeurs, dont le but est de soulager la souffrance en dépréciant le monde et les hommes.

Nietzsche, en faisant le portrait d'un Christ passif face à la réalité mais qui ne transforme pas cette passivité en ressentiment, valorise la figure de Jésus : le type du Christ a montré la possibilité d'un bouddhisme européen, susceptible de transformer la lassitude de vivre en un mouvement pacifiste.

En revanche, le type du « raté » transforme sa décadence en désir de vengeance : ce qui se traduit par la volonté fanatique d'imposer des valeurs combattant tous ceux qui sont heureux de vivre, tous ceux qui ne sont pas décadents, qui ne se sentent pas « ratés ».

Nietzsche n'estime pas qu'il faille détruire les faibles et les ratés, car les valeurs de ceux-ci s'auto-détruisent déjà d'elles-mêmes parce qu'elles sont en contradiction avec la réalité. En effet, la pitié, que Nietzsche attaque dans ce livre, est une négation du vouloir-vivre : aussi l'évaluation pessimiste de l'existence est inconséquente, car prise au sérieux, elle est une volonté de néant : Déclarer la guerre, en Dieu, à la vie, à la nature, à la volonté de vivre ! Dieu, la formule pour toutes les calomnies de l' « en-deçà », pour tous les mensonges de l' « au-delà» ! Le néant divinisé en Dieu, la volonté du néant sanctifiée !  C'est le sens de la phrase : « Périsse les faibles et les ratés ! », qui pourrait être exprimée d'une manière moins brutale pour en faire ressortir l'ironie noire : Si vous estimez que la vie ne vaut rien, qu'elle n'est que souffrance digne de pitié, pourquoi donc tenez-vous encor à elle au point de ne pas envisager d'y mettre un terme !

Dès lors, quand Nietzsche parle de les y aider, il entend mettre en lumière cette inconséquence, la porter à la conscience, afin que chacun puisse en juger avec probité : la contradiction doit éclater au grand jour et provoquer une décision individuelle pour ou contre le nihilisme de la pitié. Dans ce but, il ne s'agit pas de s'attaquer à des personnes physiques, mais à des valeurs que Nietzsche estime malhonnêtes. Comment alors supprime-t-on les faibles et les ratés ? on supprime les faibles et les ratés en supprimant un système de valeurs, en le réfutant et en lui opposant un autre système de valeurs... il ne s'agit donc pas de suppression physique, ni de fauves sanguinaires massacrant les faibles, mais d'une pensée, l’Éternel Retour, destinée à proposer dans l’avenir un mode de penser qui devrait produire une éthique renouvelée, une éthique sans ressentiment, d’où les valeurs des faibles seraient supprimées, et donc les faibles aussi. C’est une sélection des valeurs, tout comme le christianisme a imposé un système de valeur refoulant les possibilités d’hommes qui ne soient pas chrétiens : le christianisme a donc, selon Nietzsche, supprimé les forts, les heureux : "Il ne faut vouloir ni enjoliver ni excuser le christianisme : Il a mené une guerre à mort contre ce type supérieur de l'homme, il a mis au ban tous les instincts fondamentaux de ce type, il a distillé de ces instincts le mal, le méchant : — l'homme fort, type du réprouvé."

En opposition à la sélection  égalitariste du christianisme, Nietzsche, dans ce texte, met en avant l'importance d'une aristocratie de l'esprit à l'écart du pouvoir politique. Cette culture élitiste de l'homme n'est possible que si l'on écarte les causes de négation de l'existence : il n'est pas possible de cultiver l'homme dans ce monde, si des valeurs morales et métaphysiques comme la pitié ou l'égalitarisme jugent ce monde vain et mauvais :

"L'aristocratisme de sentiment a été le plus souterrainement miné par le mensonge de l'égalité des âmes, et si la foi en les « droits du plus grand nombre » fait des révolutions, et fera des révolutions, c'est, n'en doutons pas, le christianisme, ce sont les appréciations chrétiennes qui tranforment toute révolution en sang et en crime ! "

  

Le nihilisme de la pitié est un instrument de destruction de l'homme, instrument qui dévalorise les passions les pulsions, la fierté, l'égoïsme sain d'une vie heureuse dans ce monde. Or, si les passions, les pulsions, et l'égoïsme se présentent d'abord sur terre d'une manière violente et brutale, c'est pourtant sur cette base que l'homme devient capable d'investir son activité dans des formes de culture  supérieure, comme l'art et la pensée : ce que propose donc Nietzsche, c'est de reconnaitre que l'homme est moralement et radicalement mauvais, mais que le « bien » peut en naitre à condition d'éduquer l'homme à partir de son caractère mauvais, i.e. son animalité qui était niée par la morale et la religion : "Le pur esprit est le pur mensonge."

Ainsi, si le système des castes est le commencement de la culture, ce système autoritaire et hiérarchique finit par produit une intériorisation de la distance entre les hommes, et crée un besoin de distinction dont les hommes vivants par l'esprit sont le résultat le plus élevé ; la vie par l'esprit est ainsi la vie la plus forte, celle qui a le plus de valeur : "Seuls les hommes les plus intellectuels ont le droit de la beauté, de l’aspiration au beau, eux seuls sont bonté et non point faiblesse." À long terme, le développement d'une « caste » d'hommes vivants par l'esprit permet d'envisager l'avènement d'un type d'homme délivrés du ressentiment et du nihilisme, et qui seraient comme une sorte de Surhomme : "Je ne pose pas ici ce problème : Qu'est-ce qui doit remplacer l'humanité dans l'échelle des êtres (— l'homme est une fin —) ? Mais : Quel type d'homme doit-on élever, doit-on vouloir, quel type aura la plus grande valeur, sera le plus digne de vivre, le plus certain d'un avenir ?"

Ainsi, la grande question de Nietzsche, au-delà de la polémique contre le Christianisme, est-elle de s'assurer d'un avenir, où l'homme aurait surmonté ses conflits religieux et moraux nihilistes, ce qui veut dire la perspective d'un avenir où l'humanité aurait abolit le fanatisme et pourrait se consacrer à la création de soi, à la connaissance, dans une vie quasi utopique, qui tirerait sa valeur d'elle-même :

 "Il n'y a eu en réalité qu'un seul chrétien, et il est mort sur la Croix."

 

Anti

 

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